Forte et, ma foi, peut-être quelque peu perturbée.
Par exemple, dans Macaroni tout garni, elle s'identifie à Pouache-le-Ouache. "Maman, rega'de! C'est Bébé qui l'est arrivéééé! C'est moi! Moi ze vole! Moi l'est tout brun!" No comment.
Mais il y a pire. Le meilleur copain de Bébé est, en quelque sorte, un ami imaginaire.
Une camaraderie complice s'est en effet installée entre elle et une image, qui se trouve dans un livre décrivant les merveilles des fonds marins. Lors Bébé, matin et soir, ouvre le livre à la bonne page (cette dernière toute abîmée de recevoir tant d’attention) et discute le bout de gras avec son pote, allant même jusqu’à lui expliquer la signification profonde de certains épisodes de Dora.
De quelle image s’agit-il? Allez, un petit effort. Pensez fonds marins. Fonds très, très profonds. Pensez créatures qui vivent dans le noir absolu et qui, ergo, n’en ont rien a foutre de l'apparence extérieure, de la séduction, de la peau lisse et des bad hair days.
Bref, songez « bêtes immondes ».
Ensuite, imaginez-vous le pire d’entre ces monstres. Hé ben voilà, c’est lui. Le meilleur ami de Bébé. Celui qu’elle a affectueusement surnommé : Poisson Méchant.
Lui:
Bébé – Bonzour, Poisson Méssant! Ça va bien, Poisson Méssant? Bébé s’en va à la ga’derie, mais ne t’inquètte pas, Poisson Méssant. Ze reviens. Deux minutes.
(Plus tard.)
Bébé – Ça va, Poisson Méssant? Bébé est revenue, là. Ze te raconte Blansse-Neize, oké? Oké. Là, Poisson Méssant, la méssante reine avait un miroir…
Mère indigne – Oh! Tu racontes l’histoire de Blanche-Neige! Est-ce que je peux l’écouter aussi?
Bébé – NOOOOOON! Moi le raconte l’histrare à POISSON MÉSSANT!!! Z’ai le DROIT! Moi z’ai BESOIN! Toi tu peux PAAAAS! Va-t'en! (Puis, pleine de sollicitude:) Pleure pas, Poisson Méssant, c’est ma maman. Elle peut pas.
(C'est à ce moment que Mère indigne , telle Blanche-Neige dans la forêt inhospitalière, s'enfuit pour sangloter dans les toilettes.)
Je vous avoue que, victime d’un tel rejet, et en faveur d’une bestiole aussi grotesque, j’éprouve parfois du plaisir et un certain soulagement à me réfugier auprès de Fille Aînée.
Fille Aînée, elle, veut faire plaisir à sa maman. Fille Aînée, elle, comprend que je ne suis pas passée par les inconvénients de la grossesse (pas d’alcool, ou presque) et par les douleurs de l’accouchement (même avec l’épidurale, ça fait mal pareil, si si) pour me faire traiter comme un chromosome de concombre par le fruit de mes entrailles.
Bref, Fille Aînée, elle est mignonne.
Mère indigne – Alors, mon cœur en sucre, qu’est-ce que tu as fait de beau aujourd’hui au camp de jour?
(Par réflexe, j’approche mes mains de mes oreilles pour les boucher en cas de hurlement strident, mais ça n’est pas le genre de ma mignonne Fille Aînée.)
Fille Aînée – J’ai trouvé la réponse à une énigme! Je n’osais pas la dire devant tout le monde, mais mes amis me disaient « Oui! Oui! Dis-le! »... Alors j’ai pris une chance.
(Trop mignonne.)
Mère indigne – C’était quoi, l’énigme, mon petit pain au chocolat?
Fille Aînée – « Plus on est loin, moins on y pense. Plus on est proche, plus on y pense. Mais une fois que c’est arrivé, et une fois que c’est passé, on n’y pense plus. » Tu vois ce que c'est?
Mère indigne, nulle dans plein de domaines dont celui des énigmes à la mord-moi-le-nœud (et ne le sont-elles pas toutes, ces salopes?) – Je n’en ai vraiment aucune idée.
Fille Aînée – Moi, au début, j’ai pensé que la réponse, c’était "notre anniversaire". Mais je pense au mien pas mal tout le temps – avant, pendant, après–, alors…
(Mignonne de chez mignonne.)
Fille Aînée – Ensuite, j’ai pensé à l’amour. Mais il me semble que même quand c’est passé, on y pense encore, hein, Maman?
(Mignonne, et sage.)
Fille Aînée – Alors, il ne restait plus qu’une seule chose.
Mère indigne (qui n'essaie même pas vraiment, faut dire) – Laquelle?
Fille Aînée – La mort.
(Super mign–)
Mère indigne – La mort?
Fille Aînée – La mort.
Mère indigne – Tu… tu avais déjà lu cette énigme dans ton livre de dragonologie? Tu la connaissais déjà?
Fille Aînée – Non, non. J’y ai pensé toute seule. Je me suis dit, tu sais, plus on vieillit, plus on a peur de mourir, mais une fois qu’on est mort… j’veux dire… on aura beau faire… y’a plus rien. On ne peut plus vraiment penser. Soit notre cerveau est brûlé, là, tu sais, s'ils nous mettent dans le four, soit les vers nous le mangent par en-dedans. Alors.
Mère indigne – …
Fille Aînée – En passant, tu ne m’as toujours pas dit si le Père Noël existait ou non.
Mère indigne – Attends deux minutes, chérie. Tiens, voilàààà. Je te passe le Traité du désespoir de Kierkegaard et L’Être et le Néant de Sartre. Tu me lis ça, et ensuite, on se reparle du Père Noël. En attendant, je vais aller discuter de la beauté du crépuscule avec Poisson Méchant. J’ai le droit. Et Dieu sait que j’ai besoin.
